
Partant du fait maintenant évident qu'une grande part de nos souffrances psychologiques réside dans le refus du mental à accepter ce qui Est, exception faite de toute pathologie mentale, nous pouvons constater que l'être humain entretient avec son ressenti des rapports complexes et multiples. Généralement il n'aime pas voir souffrir les autres, mais surtout, il n'aime pas souffrir lui-même. Aussi, tout lui est bon pour fuir ce qui lui fait mal, quand il n'accepte pas, par soumission à une idéologie, de subir la souffrance et de la supporter comme une fatalité ou une épreuve divine. Chez certains sujets en mal de vivre, plus ou moins légitimée, la souffrance vient quelquefois pallier le manque d'intérêt ressenti de la part des autres. Le sujet trouve alors dans sa plainte une voie pour s'exprimer et prendre une place dans le monde - parce que l'individu peut aller jusqu'à se créer des souffrances pour exister et compenser ainsi la douleur profonde et insoutenable de se sentir seul et abandonné. Vraiment, nous n'aimons pas souffrir, même lorsque nous adoptons cette voix pour nous faire entendre ! Les douleurs de surface ne sont alors que des masques posés sur le vrai visage de la souffrance, ou des expressions éclatées de notre mal, car nous refusons le plus souvent d'entendre la parole de notre véritable souffrance enfouie. Les manifestations psychosomatiques en sont les témoignages les plus éclairants. Ces souffrances que nous nous infligeons, sciemment ou non, sont projetées à la face du monde comme des appels, même quand nous ne voulons pas le reconnaître. Et de ces cris lancés, de ces éclatements de notre mal profond, nous ne voulons pas toujours percer le mystère, car cela nous amènerait tôt ou tard au mystère de la vraie douleur. Au travers de nos peurs légitimes, nous tendons toujours à refuser les causes de notre mal-être comme nous les avons jadis refusées dans notre enfance ; parce que ces causes se rattachent parfois à un vécu trop douloureux ! Et la souffrance qui soudain se manifeste, déniée ici et maintenant, c'est-à-dire non écoutée dans son juste sens, nous éloigne de plus en plus de l'être, de notre centre vrai, de notre réalité. Et plus nous nous éloignons de nous-mêmes, plus nous cherchons à nous protéger de notre souffrance et de nos mots, plus nous en avons peur et plus nous entretenons ce que nous désirons fuir.
Pour tenter de résoudre notre peur, nous nous accrochons alors à une idée du bonheur où n'existerait plus la moindre trace de souffrance. Nous nous efforçons d'éradiquer toutes douleurs, même les plus infimes, même celles qui sont des appels manifestes vers le monde, parce nous n'aimons pas souffrir. Si ce désir est compréhensible en soi, il en résulte cependant un concept pernicieux, celui de vie heureuse, vie débarrassée du moindre trouble, de la moindre gêne ; concept très à la mode qui fait vendre n'importe quoi. Ce concept, très favorable à la société de consommation et qui demeure pour une grande part une véritable farce, entretient les plaintes et les insatisfactions du mental ou de l'Ego, donc notre souffrance.
" Je " n'aime pas souffrir. C'est humain. Et pourtant la souffrance compose aussi notre humanité. Pour tout individu la souffrance s'impose dès lors qu'il lui est difficile d'admettre l'impermanence de toutes choses - impermanence qui empêche toute saisie sur les êtres et les objets du monde. De plus, entre notre vouloir et ce qui Est, il y a toujours un décalage insupportable et parfois inacceptable pour le moi. Ainsi la souffrance est également liée à la notion de plaisir. Si nous ne jouissons pas de " l'objet " de notre saisie, si notre attente est déçue, nous sommes dans le déplaisir - nous souffrons ! Nous ressentons ordinairement cela comme tragique. Le tragique appartient à notre humanité. Il naît d'une pulsion d'agressivité elle-même engendrée par la peur que nous avons d'être écrasés par la vie et de ne pouvoir tout contrôler - une peur qui pousse à détruire les autres et fait le lit de la barbarie. Affirmons-le, la souffrance appartient à la condition humaine. Elle est même magnifiquement créative si nous la reconnaissons, si nous ne la refusons pas, si nous écoutons sa parole profonde et si nous nous transformons en elle pour grandir. C'est cela l'essentiel, l'accueillir, non en masochiste ou en martyre, mais avec une humble résolution pour se transformer au travers de son cri. Notre souffrance peut nous changer si nous acceptons qu'elle nous indique un chemin vers la vérité, notre vérité. Certes, il y a de très grandes souffrances. Il est des souffrances terribles, physiques ou psychologiques, qui demandent cessation immédiate ; cela est à entendre. Il est des douleurs que l'individu n'a pas toujours la force de porter, ni d'entendre. Lorsque les limites du supportable sont atteintes l'intégrité de la personne humaine est en danger. Le refus peut être alors salvateur, car son absence peut indiquer un terrible abandon de soi ! Bien sûr la science médicale est là pour nous aider à vaincre nos maladies, pour nous sauver de notre violence intérieure et tenter de stopper ce qui nous déchire, nous redonner le courage de nous battre... Mais un sujet psychologiquement responsable de lui-même ne pourra jamais résoudre ce qui le blesse en profondeur s'il masque inlassablement la parole de son malaise intérieur ou s'il demeure sans cesse la victime des insatisfactions du mental ou de l'Ego. Car il est aussi des souffrances bien égoïstes ; reconnaissons-le sans nous sentir coupables pour autant. Admettons-le, simplement. Toute entrave aux désirs de l'Ego est souffrance. L'existence ne peut pas être ce que l'Ego veut à chaque instant, ce qu'il exige. C'est impossible.
Quelle que soit la cause de notre mal-être, qu'il soit profond ou dérisoire, nous pouvons essayer de comprendre, avec humilité et tendresse, en ne refoulant pas ce qui se lève en nous, ce tragique existentiel dont nous pouvons être aussi facilement la triste victime. Nous avons en nous la force d'exister vraiment. La force de ne pas refuser et de ne pas nous enliser. La force de nous faire aider, ou plutôt de nous faire accompagner si cela est nécessaire. Il est vrai que cela demande du courage. Prendre la décision de nous changer intérieurement face à la souffrance, transformer notre relation avec elle, la nôtre et celle du monde, demande un engagement total de la personne. Par un travail de dévoilement de la conscience de l'être, avec ses valeurs et ses ressources, en apprenant à soutenir notre intentionnalité, nous pouvons renforcer ce courage et agir pour changer progressivement notre axe de perception afin que la souffrance prenne sens, qu'elle soit plus légère et qu'elle disparaisse, peut être...
En ce qui concerne la souffrance du monde, individuellement nous n'avons pas d'autre choix que de faire Un avec ce qui Est si nous voulons agir pour les autres de manière juste. Œuvrons pour nous affranchir de nos refus personnels et acceptons notre part de responsabilité dans ce qui se passe en nous et autour de nous. Nous ne pouvons plus nous voiler la face. Nous ne sommes pas coupables, mais responsables. C'est cette responsabilité qui fait que nous pouvons agir pour peut-être un jour tout changer. Elle est notre chance, notre grâce. Notre responsabilité est un vrai pouvoir, avec celui de l'amour.
Lorsque nous entretenons l'irresponsabilité, lorsque nous refusons d'écouter les mots et le sens de la souffrance, nous ne grandissons pas et nous entretenons alors subtilement toutes les formes du désespoir.
Quel exemple donnons-nous alors à ceux qui ont besoin de nous, de notre maturité ? Comment aider les jeunes en perte de repères à résoudre la violence dans laquelle ils s'engouffrent pour tenter d'exister si les adultes qui sont leurs modèles, dominés par leurs désirs et leurs souffrances égocentriques, ne savent que rejeter les causes du mal sur autrui en étant défaillants devant la réalité, incapables d'écouter l'appel de la vérité, se lamentant sans cesse ou perpétuant pour leur propre profit l'humiliation et l'injustice ?
Plus nous croyons détenir le bien plus nous entretenons le mal en le projetant sur les autres pour mieux le refuser chez soi. Plus nous divisons, pour essayer d'atteindre une idée du bonheur qui demeure fausse, plus nous nourrissons la souffrance. Voyons notre si naturelle comédie. Ne nous laissons pas dévorer par l'orgueil et la vanité qui nous font croire à notre supériorité parce que nous avons peut-être acquis un peu de savoir et de pouvoir. Voyons que l'Autre c'est aussi nous, avec les mêmes demandes légitimes. Certes, chaque individu a des droits et des désirs qui lui sont propres. Mais pour que ces droits et ces désirs soient respectés, nous devons comprendre que c'est ensemble que le bonheur se bâtit, dans le processus d'individuation* de chaque être humain. Courir égoïstement et aveuglément après le mirage d'une vie heureuse loin de tout dialogue personnel avec la réalité de nos maux, loin de toute attention à nos désirs égoïstes, redisons-le, ne fera qu'entretenir le mensonge et la division entre les Hommes. Soyons des adultes responsables qui savent donner l'exemple, avec respect, justice et bien sûr juste discipline. Nous ne pouvons faire face à la violence du monde qu'en nous transformant nous-mêmes, en cessant de nous plaindre, pour agir avec intelligence et juste fermeté. La jeunesse aime l'intelligence. La jeunesse aime ce qui est juste. Face à l'adulation du futile, face au " rabaissement " de toute chose - le sentiment, la beauté, l'amour même, sont jugés ringards par un certain avant-gardisme culturel qui trouve son existence dans le dédain - devant l'irresponsabilité et l'inconscience, face au mépris, la violence s'accroît impunément.
L'Homme oublie trop souvent que c'est en lui, face à ses souffrances et face au tragique de son exister non refusés, face à sa tendance à tout détruire enfin reconnue et comprise, que se construit son vrai bonheur, celui d'être l'intelligence de la Vie, de s'élever pour elle et d'en témoigner par des actes réfléchis. C'est alors que la souffrance qui nous incombe, notre condition humaine, reconnue et dépassée, devient essence et peut se transformer en joie de vivre pour soi et pour tous.
Toutes nos souffrances ont sens, même les plus inacceptables. Elles sont toutes initiatiques. N'en doutons jamais. Révélant le fossé existant entre ce que " Je " crois, refuse, veut ou attend et la réalité de l'être et du monde, elles sont des clés pour la connaissance.
Quelle que soit notre souffrance, ne refusons pas ce qui Est et soyons au moins conscients que l'intensité de notre souffrance, notre relation avec elle, son importance dans notre quotidien, dépendent de la manière dont nous voyons et ressentons une situation présente. Ne nions pas la part psychologique, donc transformable, de notre souffrance. Soyons conscients, c'est un point de départ.
Ne dénions donc pas notre mal-être et ne fuyons pas la souffrance du monde. Pour notre liberté, notre bonheur à construire, ouvrons-nous au questionnement que cette réalité soulève.